Une histoire mémorable
Cette épopée n’a pas été parfaite. Elle a été plus intéressante que cela : brillante, fragile, humaine, frustrante, et profondément révélatrice de ce qu’était alors le goalball belge. Les Bulls avaient l’expérience des grands rendez-vous, un collectif fort, un trio familial exceptionnel avec les frères Vanhove, un finisseur capable de faire basculer un match comme Klison Mapreni, mais aussi les limites d’un sport encore trop peu professionnalisé, où les joueurs devaient construire une ambition mondiale avec des moyens bien plus modestes que ceux de nombreuses grandes nations.
Tokyo n’a donc pas seulement raconté une élimination en quart de finale. Tokyo a raconté une génération. Une équipe qui avait conquis le bronze mondial en 2018, retrouvé les Jeux après l’absence de Rio 2016, porté le goalball belge à un niveau de visibilité inédit, puis laissé derrière elle une trace qui continuerait à nourrir l’histoire des Belgian Bulls plusieurs années plus tard.
Pour comprendre la portée de Tokyo, il faut d’abord rappeler ce qu’est le goalball. C’est l’un des rares sports spécifiquement paralympiques, conçu pour les personnes aveugles et malvoyantes, sans véritable équivalent olympique direct. Deux équipes de trois joueurs s’affrontent sur un terrain, devant une cage de neuf mètres de large. Tous les joueurs portent un bandeau opaque afin d’égaliser totalement les conditions de vision. Le ballon contient des grelots, et les joueurs doivent écouter sa trajectoire, se repérer dans l’espace, défendre avec tout le corps et attaquer avec puissance, précision et vitesse.
Cette singularité fait la richesse du goalball, mais explique aussi sa difficulté à être compris immédiatement par le grand public. Là où d’autres sports paralympiques peuvent être comparés à leur équivalent olympique, le goalball demande un apprentissage. Il faut découvrir ses règles, sa logique sonore, son intensité défensive, la violence maîtrisée des lancers, la coordination collective et la tension permanente créée par le silence nécessaire autour du jeu.
La Belgique n’arrive pas à Tokyo sans histoire dans cette discipline. Les Belgian Bulls avaient déjà participé aux Jeux paralympiques à Montréal 1976, Arnhem 1980, Pékin 2008 et Londres 2012. À Londres, la Belgique avait terminé septième. Mais l’équipe avait ensuite manqué la qualification pour Rio 2016, un échec qui a marqué le début d’un nouveau cycle de reconstruction et d’ambition.
Ce cycle allait connaître son tournant majeur en 2018, aux Championnats du monde de Malmö.
Malmö 2018, le point de départ de Tokyo
Le vrai basculement de l’histoire récente des Belgian Bulls survient aux Championnats du monde 2018. En Suède, la Belgique réalise l’un des plus grands exploits de son histoire en décrochant la médaille de bronze. Dans le match pour la troisième place, les Bulls battent la Lituanie 9-2. Ce succès est immense : la Lituanie est alors championne paralympique en titre, et cette victoire belge offre surtout une qualification directe pour les Jeux paralympiques de Tokyo.
Ce bronze mondial change le statut de l’équipe. La Belgique n’est plus seulement une nation capable de surprendre. Elle devient une équipe identifiée, respectée, attendue. Dans les discours de l’époque, l’objectif n’est plus simplement de participer aux grands tournois. Il s’agit de rester dans le haut du classement mondial, de confirmer, et pourquoi pas de viser une nouvelle médaille majeure.
Cette montée en puissance ne s’est pas faite par hasard. Le projet belge s’est structuré progressivement : davantage de stages, davantage de tournois de préparation, une meilleure condition physique, un coaching renouvelé, une équipe plus méthodique. Johan De Rick occupe le rôle de head coach, tandis que Tom Cooman est associé à l’évolution du staff dans le cycle post-Rio. Cette progression donne aux Bulls une assise nouvelle.
Mais cette progression reste celle d’un sport aux moyens limités. Le cas de Tom Vanhove l’illustre bien : il expliquait encore avant Tokyo qu’il travaillait à temps partiel dans l’IT et qu’il n’était pas professionnel à plein temps. Cette donnée est importante. Elle rappelle que l’aventure belge s’est construite moins sur l’abondance de ressources que sur la continuité, la solidarité, l’intelligence collective et une culture sportive très forte.
Tokyo, des Jeux reportés et une préparation perturbée
Les Jeux paralympiques de Tokyo ont gardé leur nom officiel de Tokyo 2020, mais ils se sont disputés en 2021 en raison de la pandémie de Covid-19. Le tournoi de goalball s’est déroulé au Makuhari Messe, du 25 août au 3 septembre 2021. Pour les Belgian Bulls, comme pour l’ensemble du mouvement paralympique, le cycle a donc été bouleversé.
La pandémie a perturbé les routines de préparation, réduit les contacts, modifié les calendriers et imposé une forme d’incertitude permanente. Les joueurs ont dû composer avec des entraînements adaptés, parfois plus individualisés, et une préparation moins linéaire que prévu. Tom Vanhove évoquait notamment des entraînements plus légers à domicile pendant certaines périodes, tout en jonglant avec sa vie familiale et professionnelle.
Cette dimension ne doit pas être sous-estimée. Les Belgian Bulls arrivent à Tokyo avec beaucoup d’expérience, mais aussi avec les fragilités propres à un sport de haut niveau encore sous-doté. Ils ont le vécu, les automatismes, le talent et l’ambition. Mais ils n’ont pas le confort structurel des programmes les mieux financés. C’est précisément ce contraste qui rend leur parcours aussi fort.
Les Vanhove, une histoire familiale au cœur du collectif
Parmi les éléments les plus singuliers de cette équipe, il y a évidemment la présence du trio Vanhove : Arne, Bruno et Tom. Trois frères dans une même équipe paralympique, au plus haut niveau mondial, dans un sport collectif aussi exigeant que le goalball. Cette histoire familiale pourrait être racontée comme une anecdote. Elle est en réalité beaucoup plus profonde.
Les Vanhove incarnent une partie de la continuité belge. Tom et Bruno avaient déjà connu les grands rendez-vous précédents, notamment Londres 2012, avant qu’Arne ne s’inscrive lui aussi dans le noyau national. Leur présence commune donne aux Belgian Bulls une dimension humaine rare. Dans un sport où la communication, la confiance et l’écoute sont fondamentales, cette proximité compte.
Tom Vanhove a souvent décrit l’équipe comme une forme de famille sportive. La présence de ses frères ne crée pas seulement une particularité dans la composition du groupe ; elle renforce l’idée d’un collectif soudé, où les joueurs se connaissent intimement et où la relation humaine nourrit directement la performance.
Bruno Vanhove porte, lui, une dimension symbolique encore plus forte à Tokyo. Il est choisi comme co-porte-drapeau de la délégation belge lors de la cérémonie d’ouverture, aux côtés de la cavalière Michèle George. La Belgique aligne alors 31 athlètes dans 10 sports. Voir un joueur de goalball porter le drapeau national donne une visibilité exceptionnelle à une discipline encore trop peu connue.
Ce geste dépasse le protocole. Il place le goalball au centre de la représentation paralympique belge. Pour un sport collectif spécifiquement paralympique, c’est un moment de reconnaissance rare.